Emotions, ego et investissements

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Ces derniers mois des millions de spéculateurs attirés par le buzz se sont rués sur les crypto-monnaies, la plupart du temps dans l’espoir de doubler ou décupler sa mise en quelques heures ou en quelques semaines, le tout avec très peu de connaissances sur l’écosystème blockchain et encore moins sur les stratégies de gestions d’actifs à la volatilité hors norme.

Aussi en tant qu’ancien conseiller financier, je me permet donc de publier ce texte à l’usage des Ray Dalio et des George Soros en herbe qui pensent qu’ils sont plus malin que « le marché » et qui, par manque de pratique, sous-estiment l’importance d’années d’expérience dans la gestion de portefeuille, et toute aussi cruciale l’aspect psychologique indissociable d’une activité quotidienne de veille, d’analyse et de gestion.

Si le marché des crypto-monnaies n’est pas un casino, comme le prétendent ceux qui y ont sans doute laissé des plumes depuis le début de l’année, ce n’est évidemment pas non plus une science exacte, pas plus que ne le sont les autres marchés (actions, obligations, taux, métaux, énergies etc…)

Avant d’investir son argent dans des actifs, particulièrement lorsqu’ils sont aussi volatils que les crypto-monnaies, il faut bien intégrer le fait qu’il n’y a aucune formule, aucune méthode, aucune recette miracle pour gagner 100% du temps. 

Même les plus emblématiques investisseurs (Soros, Buffet, El-Erian, Gross, Dalio, Taleb, Burry…) ont essuyé des pertes (parfois très lourdes) à différentes périodes de leur carrière.

Ce qui les différentie des autres, c’est leur capacité à tirer les enseignements de leurs erreurs, à adapter leur stratégie et leur comportement en conséquence et à s’y tenir.

Tout investisseur lucide doit garder présent à l’esprit le fait que : quels que soient ses compétences, son niveau de connaissances, ses capacités analytiques et ses fonds disponibles, certains de ses placements seront inévitablement perdants. 

L’essentiel est de parvenir à gagner plus souvent que l’on ne perd. Et pour cela, à défaut de recettes miracles, il existe des méthodes et règles éprouvées.

Si l’investisseur qui veut se positionner sur les crypto-monnaies n’est pas capable d’assumer psychologiquement (et financièrement) le fait qu’il va perdre de l’argent sur certains de ses placements, il est préférable qu’il renonce purement et simplement à investir en bourse.

Car si le marché des crypto-monnaies est un écosystème pour le moins chaotique le plus souvent le pire ennemi de l’investisseur reste l’investisseur lui-même !

C’est donc – plus encore que les conditions de marché – son mental et sa capacité à suivre une discipline d’investissements stricte, qui vont déterminer en grande partie son succès ou ses échecs.

Croire en sa bonne étoile, en la chance, ou en sa capacité à se refaire font parti des attributs du mauvais investisseur, c’est à dire celui qui va perdre plus souvent qu’il ne va gagner, parce qu’il va prendre ses décisions en fonction de ses émotions et des résultats (bons ou mauvais) qu’il a obtenu par le passé et qui pourtant n’auront, comme chacun le sait, aucune incidence sur ses résultats futurs.

Contrairement à ce que prétendait Markowitz, le père de la Théorie Moderne du Portefeuille un être humain (et encore moins un investisseur)n’est pas dénué d’émotions et de sentiments et est rarement objectif dans sa prise de décision. Il est au contraire susceptible de se laisser perturber par sa subjectivité, ce qui se traduit le plus souvent par :

– Les biais cognitifs qui consistent à baser sa stratégie et ses décisions sur ses connaissances et ses croyances personnelles (très mauvaise méthode !)

– Les biais émotionnels qui vont pousser l’investisseur à modifier sa stratégie en fonction de sa personnalité et des émotions générées par ses gains et pertes passés (très mauvais comportement !).

Ces biais psychologiques, qu’ils appartiennent à l’une ou l’autre de ces deux catégories, ont hélas tendance à s’additionner. 

Par exemple une mauvaise décision prise à partir d’un point de vue personnel (biais cognitif) peut provoquer un changement d’humeur (biais émotionnel) qui va mener à des prises de risques excessives et entrainer une nouvelle perte, que l’on tentera de rattraper coûte que coûte, jusqu’à la prochaine perte… et la prochaine… etc…

L’égo (incluant le sous-ensemble « orgueil ») doit être impérativement maintenu à distance par l’investisseur. Il doit laisser place à l’objectivité froide et l’analyse rigoureuse.

L’avidité, liée à un excès de confiance et d’orgueil, est également une tare qui affecte la discipline personnelle de l’investisseur, et donc ses performances. Elle intervient en général lorsque l’on est dans une phase d’euphorie, le plus souvent après avoir réalisé plusieurs bon investissements successifs. Galvanisé par ses résultats positifs, l’investisseur se dit qu’il peut faire encore mieux, que ça ne peux pas baisser puisque tout monte, qu’il peut gagner encore plus, qu’il est dans une bonne série et que celle-ci ne peut que se prolonger.

Rien n’est plus faux.

Les pertes liées à l’avidité sont dangereuses parce qu’elles conduisent à l’étape suivante, le déni. Car perdre est mauvais pour l’égo de l’investisseur avide qui croyait avoir tout compris mieux que les autres.

Or lorsqu’il est en échec l’investisseur cherche à rationaliser les pertes engendrées par son comportement irrationnel. Perdre le contrôle de soi entraine un besoin de le regagner dans les plus brefs délais, même au prix de décisions encore plus illogiques, basées sur des croyances et non plus des faits.

Perdre de l’argent parce que l’on a manqué d’objectivité et de discipline pousse à se trouver des excuses et/ou à chercher des coupables. Le plus souvent l’investisseur confronté à ce cas de figure accusera le marché qui est manipulé ou les investisseurs qui n’y comprennent rien, ou les algorithmes de THF qui perturbent les marchés (quand bien même ces trois assertions peuvent être en partie fondées).

Et le plus souvent son égo voudra plus que jamais battre le marché, pour se refaire, ce qui se produira très rarement et engendrera de nouvelles pertes basées sur de nouvelles décisions irrationnelles.

A partir du moment où vous investissez pour combler des pertes, vous êtes sur la mauvaise pente, parce que cette stratégie, qui n’en est pas une, est basée sur la frustration qui devient votre seul moteur. Or cette frustration va en général de pair avec le stress, de l’anxiété, des attentes irréalistes, une exposition excessive au risque, voire de la paranoïa dans certains cas aigus !

C’est en général dans ces moments que les investisseurs sont leur pire ennemi, prennent leurs pires décisions puis réalisent, un peu tard, les conséquences inévitables de leur manque de discipline et de leur perte de lucidité.

Car il est bien connu qu’émotionnellement l’investisseur ne gère pas les pertes et les gains de la même manière. Si de gros gains peuvent entrainer un rush aussi bref qu’intense de satisfaction, les pertes elles, surtout importantes, entrainement toujours des émotions négatives bien plus intenses et bien durables que les positives, et ce sont ces émotions qui court-circuitent le jugement (état psychologique que les joueurs de poker appellent le « tilt » ).

De nombreuses études en finance comportementale ont démontré que les investisseurs sont légèrement plus prudents en cas de gains. Ils savent pendre leurs bénéfices plus régulièrement (sauf dans le cas de longues séries consécutives de gains où ils auront tendance à forcer leur chance) qu’en cas de pertes où ils tombent souvent dans le piège qui consiste à modifier sa stratégie et enfreindre toutes les règles que l’on s’est fixé, uniquement dans l’espoir de se refaire.

L’investisseur doit avoir conscience que la direction du marché exerce une influence réelle sur son humeur, donc sur sa stratégie d’investissement.

Par exemple, en cas de moins-value latente (le titre perd de sa valeur mais n’a pas encore été revendu) l’investisseur guidé par ses croyances irrationnelles et ses émotions va tenter de compenser par un renforcement de sa position (ce qu’on l’on appelle faire une moyenne à la baisse), même si tous les indicateurs indiquent une tendance baissière à long terme.

Une autre approche, lorsque les résultats ne sont pas bons, consiste à ignorer les faits et la logique, maintenir coûte que coûte ses positions, dans l’espoir que le marché remontera et que les pertes seront effacées ou minimisées. Dans ce cas de figure, le pire qui puisse arriver est que le marché donne raison à l’investisseur. Celui-ci se croit dès lors très malin, ce qui est rarement le cas, et se met à baser ses investissements futurs sur ce résultat dont il tire des conclusions erronées.

Après un certain laps de temps sans avoir pris de décision l’investisseur peut finir par s’impatienter et saisir ce qu’il croit être des opportunités qui n’en sont pas. Or attendre est parfois une excellente stratégie.

Rien n’oblige en effet un investisseur à être actif en permanence, pas plus que d’être investi à 100%, ce qui ne laisse aucune marge de manœuvre en cas de retournement de tendance.

Il est parfois préférable, surtout après des pertes, de faire une pose et d’analyser la situation avec objectivité avant de se repositionner sur les marchés.

D’autres facteurs endogènes (propres à l’investisseur) sont encore susceptibles d’affecter une stratégie initialement basée sur l’analyse des faits.

Tout miser sur un même titre en étant persuadé qu’il va rapporter (ou parce qu’on l’a entendu dire par l’ami d’un ami qui connait quelqu’un qui sait) est une des pires erreurs.

La diversification de ses placements, qu’elle soit sectorielle ou géographique de même que leur pondération dans le portefeuille sont des pré-requis indispensables.  On ne met jamais tous ses œufs dans le même panier. 

Enfin il est aussi important de ne pas confondre investissement et spéculation. L’investisseur a un horizon de placement à moyen ou long terme (de quelques mois à quelques années) alors que le spéculateur investit sur le court terme (de quelques minutes à quelques jours).

Pour résumer, l’investisseur qui décide de se placer sur les marchés doit être dans un état psychologique optimal.

Il doit être concentré, positif, reposé, calme, patient, prêt à tout moment, organisé, informé, structuré, concentré, raisonnablement confiant et modeste…

Il ne doit donc surtout pas être : émotif, énervé, contrarié, impatient, anxieux, stressé, trop confiant, paranoïaque, craintif, fatigué, déprimé…

Il existe également des facteurs exogènes (extérieurs à l’investisseur) que l’on ne peut maitriser et qui peuvent avoir un impact positif ou négatif sur les résultats attendus.

L’investisseur particulier n’est pas un professionnel. En ce sens il ne bénéficie pas des mêmes outils, des mêmes informations, ni de la même expérience que les professionnels. Il n’a donc pas les mêmes chances de récolter les bénéfices de son travail.

conclusion : 
Gardez la tête froide.
soyez analytique et factuel.
documentez-vous sérieusement sur les crypto-monnaies que vous avez choisi et les marchés sur lesquelles elles sont positionnées.
sachez régulièrement prendre vos bénéfices et, si besoin est, couper vos positions à temps.
faites des poses (de plusieurs jours) pour garder le recul nécessaire et prendre le temps d’adapter votre stratégie aux évolutions du marché,
soyez toujours informé et recoupez vos sources,
n’investissez qu’avec de l’argent dont vous n’avez pas besoin,
n’écoutez qu’avec circonspection les conseils des autres,
enfin… n’enfreignez aucune de ces règles…

…et tout devrait plutôt bien se passer.

 

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